Ingénieur au féminin : définition et déclinaison
Sur près d'un million d'ingénieurs en activité en France, seulement 24% sont des femmes, selon l'Observatoire des Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF). Ce chiffre stagne depuis dix ans. Derrière ce constat se cache un double enjeu : celui du mot lui-même, dont le féminin fait encore débat, et celui d'une profession qui peine à se féminiser malgré des décennies de sensibilisation. De la terminale aux postes de direction, les obstacles restent divers, mais les leviers d'action existent.
Ingénieur ou ingénieure : que disent les dictionnaires et institutions ?
Le simple fait de nommer ce métier au féminin divise. Le Larousse est le plus tranché : il préconise la forme "ingénieure" avec un e final, alignée sur les règles classiques de féminisation. Le Robert, lui, propose les deux orthographes sans choisir. Le CNRTL va plus loin dans la prudence en affirmant qu'"ingénieur n'a pas de féminin".
Du côté institutionnel, le gouvernement Jospin avait publié dès 1999 un guide d'aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions, ouvrant officiellement la voie. Il a fallu attendre le 28 février 2019 pour que l'Académie Française approuve la féminisation des noms de métiers dans un rapport rédigé par une commission paritaire. Nuance importante : l'Académie qualifie tout de même la forme "ingénieure" de "moins bien".
Plus récemment, en 2021, une proposition de loi a visé à interdire l'écriture inclusive pour tout organisme bénéficiant de subventions publiques. Ce débat linguistique n'est pas anodin. Il reflète des résistances bien plus profondes autour de la place des femmes ingénieures dans la société. Nommer, c'est déjà reconnaître. Et la féminisation du titre reste, pour beaucoup, un premier pas symbolique vers une vraie égalité professionnelle.
- Larousse : recommande "ingénieure"
- Le Robert : accepte les deux formes sans hiérarchie
- CNRTL : considère qu'il n'existe pas de féminin au mot "ingénieur"
La Déclaration Universelle de 1948 et la charte de l'OIT rappellent pourtant que les métiers n'ont pas de genre. Ce rappel garde toute sa pertinence aujourd'hui.
Les secteurs et spécialités privilégiés par les ingénieures
Les femmes ingénieures ne se répartissent pas uniformément dans tous les secteurs. Elles s'orientent nettement moins vers les domaines techniques de maintenance et production, traditionnellement masculins, et se concentrent davantage sur des fonctions de R&D et qualité, d'études et d'essais techniques. L'industrie agroalimentaire et le commerce affichent une sur-représentation féminine, contrairement à la vente, au marketing ou au management des systèmes d'information, pourtant parmi les spécialités les mieux rémunérées.
Le secteur informatique offre un éclairage historique saisissant. Largement féminisé jusqu'aux années 1980, il a ensuite connu un renversement progressif. Aujourd'hui, les femmes restent minoritaires dans les métiers numériques établis, mais elles sont proportionnellement plus nombreuses dans les métiers émergents comme data scientist ou community manager, selon l'INSEE (source : Desjonquères, Maricourt, Michel, 2019).
Cette répartition sectorielle pèse directement sur les rémunérations. L'écart de salaire moyen entre hommes et femmes ingénieurs atteint 18% en 2023 selon l'IESF, avec un salaire brut médian annuel de 51 024 euros pour les femmes contre 62 337 euros pour les hommes. Cet écart commence à 2,6% en début de carrière, dépasse 10% entre 30 et 39 ans, et franchit les 20% après 50 ans. Sur les seules fonctions de direction générale, l'écart grimpe à 30% en faveur des hommes. Le plafond de verre est réel : 48% des ingénieurs ont des responsabilités hiérarchiques, contre seulement 32% des ingénieures.
Orienter et accompagner davantage de femmes vers les carrières d'ingénieur
Agir dès le lycée contre les stéréotypes
Seulement 10% des filles en terminale S s'orientent vers des études d'ingénieurs. Les stéréotypes et l'autocensure jouent un rôle majeur. Une donnée éclairante : faire intervenir des femmes ingénieures dans les classes de terminale scientifique augmenterait de 30% la part de filles visant une classe préparatoire scientifique. Le rôle des parents, et particulièrement des mères comme modèles d'orientation, s'avère décisif.
Les filières scientifiques sélectives accueillent encore trop peu de talents féminins. Entre 2006 et 2016, le taux d'accès des filles en école d'ingénieur ne dépassait pas 1,6%, contre 3,9% pour les garçons. En 2022, seulement 28% des diplômés d'école d'ingénieurs étaient des femmes, contre 26% en 2011 : une progression anémique sur dix ans.
Des leviers concrets en entreprise et en formation
47% des établissements d'enseignement supérieur ont formalisé une stratégie pour l'égalité femmes-hommes, et 65% des actions étudiantes s'inscrivent dans un projet d'égalité. C'est encourageant, mais insuffisant. Pour les formations en alternance menant aux métiers scientifiques et techniques, intégrer cette dimension dès le cursus change réellement les trajectoires.
Côté entreprises, les actions prioritaires portent sur plusieurs fronts :
- Détecter et accompagner les hauts potentiels féminins via des programmes de mentorat et de formations continues
- Instaurer un environnement de travail inclusif, avec une flexibilité horaire réelle et une gestion équitable de la parentalité
- Lutter activement contre les comportements sexistes et la discrimination, en instaurant des politiques claires et visibles
La diversité n'est pas qu'une question d'équité : elle génère de la performance, des idées nouvelles, des approches inédites. Favoriser les réseaux féminins, rendre visibles les parcours inspirants de femmes ingénieures, promouvoir la neutralité dans les opportunités confiées... tout cela fait avancer les mentalités, lentement mais sûrement.
- Promouvoir la parité dans les promotions internes
- Rendre visible l'évolution professionnelle des ingénieures à tous les niveaux
- Garantir un équilibre vie professionnelle et personnelle réel, pas seulement affiché
Si le rythme actuel se maintient, selon le Ministère de l'Enseignement Supérieur, la parité numérique entre ingénieurs hommes et femmes ne sera atteinte qu'en 2075. Ce chiffre doit agir comme un signal d'alarme, pas comme une fatalité. La question n'est pas de savoir si les choses changeront, mais à quelle vitesse les entreprises, les écoles et les familles décident de les faire changer.
L'auteur
Hello Pierre, j’ai toujours eu un faible pour les idées qui éclairent, celles qui donnent ce petit déclic dans la tête — un peu comme un tableau qui prend soudain tout son sens quand on prend le temps de le regarder.
Sur mon site, je mélange curiosité et pédagogie : j’explique, je simplifie, je creuse. Que ce soit pour comprendre un concept, apprendre autrement ou juste nourrir l’envie de savoir, je construis chaque page comme une passerelle entre la complexité et la clarté.
Pas de grands discours, juste une conviction : apprendre doit rester une aventure vivante.