Gadzarts célèbres : les grandes figures
Le mot "gadzarts" est une contraction de "Gars des Arts", surnom apparu au XIXe siècle dans le contexte d'une résistance collective des élèves face à une administration peu conciliante. Derrière ce terme coloré se cache une réalité impressionnante : l'École nationale supérieure d'Arts et Métiers a formé plus de cent mille ingénieurs en deux cent trente ans d'histoire, dont trente mille encore en vie aujourd'hui, regroupés au sein de la société des ingénieurs Arts et Métiers. Parmi ces diplômés, des figures majeures ont marqué l'industrie, la science, l'aviation et l'automobile bien au-delà des frontières françaises. Cet article propose un tour d'horizon des personnalités les plus marquantes issues de cette école d'ingénieurs d'exception.
Les pionniers de l'automobile issus des Arts et Métiers
Les fondateurs de grandes marques automobiles
Émile Delahaye, diplômé d'Angers en 1859, figure parmi les pionniers absolus de l'automobile française. Il fut le premier constructeur à installer sur ses véhicules un système de refroidissement en circuit fermé par pompe à eau, innovation décisive pour la fiabilité des moteurs. Sa marque reste une référence dans l'histoire de l'industrie automobile.
Autre fondateur essentielle, Louis Delage, promotion Angers 1890, dirigea d'abord le bureau d'études des automobiles avant de lancer sa propre marque de voitures de prestige. Résultat : vainqueur du grand prix d'Indianapolis en 1914 et champion du monde des constructeurs en 1927, un palmarès qui force le respect. Charles Trépardoux, Angers 1868, mérite aussi sa place ici : associé-fondateur de De Dion-Bouton, il construisit avec Georges Bouton le premier tricycle à vapeur en 1883, attirant l'attention du marquis Jules-Albert de Dion.
Les ingénieurs qui ont révolutionné la production automobile
Ernest Mattern, promotion Châlons 1897, incarne parfaitement l'ingénieur gadzarts au service de la grande industrie. Directeur technique de Peugeot de 1928 à 1944, il supervisa le lancement des Peugeot 301, 401, 202, 302 et 402, façonnant ainsi une décennie entière de production automobile française.
Gratien Michaux, Châlons 1887, collaborateur d'Armand Peugeot et chef des études automobiles, conçut le premier moteur français pour les automobiles Peugeot. Il déposa 112 brevets entre 1894 et 1917, un record qui témoigne d'une créativité industrielle rare. Henri Perrot, Châlons 1899, compléta ce tableau en inventant le freinage sur les roues avant en 1908, puis le freinage intégral sur quatre roues, innovation de sécurité fondamentale que l'on tient aujourd'hui pour acquise.
| Nom | Promotion | Contribution majeure |
|---|---|---|
| Émile Delahaye | Angers 1859 | Fondateur de Delahaye, refroidissement par pompe à eau |
| Louis Delage | Angers 1890 | Fondateur de Delage, champion du monde constructeurs 1927 |
| Charles Trépardoux | Angers 1868 | Co-fondateur De Dion-Bouton, premier tricycle à vapeur 1883 |
| Ernest Mattern | Châlons 1897 | Directeur technique Peugeot 1928-1944 |
| Gratien Michaux | Châlons 1887 | 112 brevets, premier moteur français Peugeot |
| Henri Perrot | Châlons 1899 | Invention du freinage avant (1908) et intégral |
Les grandes figures de l'aéronautique et de l'aviation
Les pionniers des structures et des moteurs d'avions
Louis Béchereau, Angers 1896, fut surnommé "l'as des constructeurs" par l'as de l'aviation française Georges Guynemer lui-même. Ingénieur en chef de la société SPAD, il conçut les avions de chasse SPAD S.VII et SPAD S.XIII, appareils qui équipèrent la force aérienne française et alliée durant la Première Guerre mondiale. René Fonck et Guynemer les montaient en combat.
Lucien Chauvière, Angers 1891, déposa le brevet d'une hélice en contreplaqué en 1908. C'est précisément cette hélice qui permit à Louis Blériot de traverser la Manche en juillet 1909. Pendant la Grande Guerre, Chauvière produisit 100 000 hélices, soit un quart de la production totale française, chiffre vertigineux pour un seul ingénieur.
André Herbemont, Châlons 1909, figura au National Inventors Hall of Fame pour ses travaux sur l'hélice à pas variable. Directeur technique de SPAD-Blériot, il mit au point en 1930 le premier train d'atterrissage escamotable sur le Blériot III. Son chasseur Spad XX battit le record du monde de vitesse à 309 km/h en 1920.
Les bâtisseurs de l'aviation civile et militaire moderne
Marcel Vuillerme, Cluny 1904, conçut le Breguet 14, avion d'observation produit à 5 000 exemplaires, le Breguet 19 qui traversa l'Atlantique avec escales en 1924, et le Breguet-Bidon qui accomplit la traversée directe Paris-New York. Trois appareils emblématiques, trois pages d'histoire de l'aviation.
René Couzinet, Angers 1921 et diplômé de Supaéro en 1924, construisit le Couzinet 70 Arc-en-ciel. Piloté par Jean Mermoz, cet appareil réalisa la première traversée de l'Atlantique sud le 16 janvier 1933, date gravée dans l'histoire de l'aviation mondiale. Alfred Asselot, Aix 1919, et André Vautier, Aix 1916, furent tous deux directeurs techniques à Sud-Aviation et participèrent au développement de la Caravelle et du Concorde, deux symboles du génie aéronautique français.
Des ingénieurs au cœur des grandes industries françaises
L'industrie sucrière et agroalimentaire
Émile Bougenot, Châlons 1853, offre un exemple frappant de trajectoire industrielle au XIXe siècle. Grand industriel de l'industrie sucrière de la Martinique, administrateur de la société Cail et vice-président du jury de l'Exposition universelle de Bruxelles de 1911, il illustre l'influence des gadzarts dans des secteurs souvent méconnus.
Alfred Letort, Châlons 1868, porta son expertise encore plus loin en collaborant à la création de grandes sucreries et raffineries en Égypte, développant des procédés d'épuration électrolytiques du sucre de canne inédits pour l'époque. L'agroalimentaire moderne compte aussi ses figures gadzarts :
- Pierre Deloffre, Lille 1966, directeur général de Bonduelle
- Pascale Vincent, Aix 1981, directrice logistique et achats France et Belgique de Nestlé Waters
- François Amiot, Angers 1977, directeur industriel de Danone France
- René Chervier, Châlons 1965, directeur de production de Taittinger
- Jean-Marc Roué, Cluny 1981, directeur des opérations Europe de Pernod Ricard
La mécanique et les grandes manufactures
Charles Vigreux, Châlons 1861, reçut une médaille d'argent à l'Exposition universelle de 1889 et dirigea l'une des plus significatives distilleries de la région du Nord de 1874 à 1894. Vingt ans à la tête d'une grande industrie, c'est le profil typique de l'ingénieur gadzarts qui s'installe dans la durée.
Louis-Guillaume Perreaux, Châlons 1836, inventa la moto à vapeur, précurseur méconnu de toute une filière du transport. Plus tôt encore, Antiq, Compiègne-Châlons 1804, inventa la première machine à vapeur à broyer le chocolat, preuve que les premiers diplômés de l'école appliquaient déjà leur génie à l'industrie alimentaire dès les débuts du XIXe siècle.
Les gadzarts qui ont marqué l'histoire de l'armement et de la défense nationale
Les inventeurs d'armes et de munitions
Jules Robin, Châlons 1867, travailla à l'École militaire et pyrotechnique pour inventer plus de 60 types d'obus explosifs différents. Il est aussi le créateur de l'obus de 75 mm moderne, pièce maîtresse de l'artillerie française. Soixante innovations, une seule carrière.
Gustave Bessière, Aix 1898, intervint en géodésie, en construction de moteurs et en photographie en relief avant de concevoir la grenade VB. À la demande du général Joffre, la production journalière atteignit 300 000 pièces durant la Première Guerre mondiale. Albert Oberhauser, Châlons 1890, réussit quant à lui la fabrication en série de 100 000 fusées par jour aux usines Schneider du Havre, performance industrielle remarquable dans un contexte de guerre totale.
- Jules Robin : plus de 60 types d'obus explosifs, créateur de l'obus de 75 mm récent
- Gustave Bessière : grenade VB, 300 000 pièces produites par jour
- Albert Oberhauser : 100 000 fusées par jour aux usines Schneider
Les organisateurs de la production d'armement
Victor Champigneul, Angers 1874, mit au point une presse mécanisée capable de produire quotidiennement 225 000 balles et 60 000 obus. En 1915, il coordonna la production des grandes sociétés d'armement à la demande du ministère de l'Armement. Une organisation au service de la France en guerre.
René Guillery, Châlons 1883, créa et construisit des machines de précision pour la fabrication des douilles, pièces indispensables à l'effort militaire. Désiré Legat, Châlons 1853, titulaire d'un brevet du Gouvernement de la Défense nationale, dirigea le service de l'ajustage des canons dès 1870. Ces ingénieurs ne firent pas que concevoir : ils organisèrent, structurèrent et tinrent la cadence industrielle en temps de crise.
Les personnalités gadzarts à la tête des grands groupes industriels
Les dirigeants de l'industrie automobile et mécanique
Raymond Ravenel, Angers 1945, atteignit la présidence de Citroën. Aimé Jardon, Châlons 1946, fut directeur général adjoint de Renault avant d'en assurer la présidence par intérim suite au décès de Georges Besse en 1986. Deux gadzarts au sommet des deux plus grands constructeurs français, au même moment historique.
Roland Vardanega, Cluny 1961, membre du directoire de PSA Peugeot Citroën comme directeur technique et industriel, assuma aussi la présidence par intérim suite au départ de Christian Streiff en 2009. Philippe Guédon, Angers 1952, cumula lui les titres : président-directeur général de Matra Automobile, inventeur de la Renault Espace et développeur de la Blue Car de Bolloré qui devint Autolib. Un ingénieur qui aura changé notre rapport à la mobilité urbaine.
- Raymond Ravenel : président de Citroën
- Aimé Jardon : président par intérim de Renault après le décès de Georges Besse
- Roland Vardanega : directeur technique et industriel de PSA Peugeot Citroën
- Philippe Guédon : inventeur de la Renault Espace, président-directeur général de Matra Automobile
Les dirigeants dans d'autres secteurs industriels
Jean-Marc Roué, Cluny 1981, occupa le poste de directeur des opérations Europe de Pernod Ricard, l'un des leaders mondiaux des spiritueux. Pierre-Yves Favennec, Angers 1993, dirigea Diana Food étant directeur général. Ces parcours montrent que le réseau gadzarts irrigue bien au-delà de l'automobile.
Marc Szulewicz, Lille 1967, fut directeur général de Plastic Omnium Auto Exterior de 2001 à 2012. Carla Gohin, Bordeaux 1996, assuma la direction de la recherche et de l'innovation de PSA Peugeot Citroën, puis servit de secrétaire exécutive à Carlos Tavares de 2014 à 2016. Sa trajectoire illustre l'accès des femmes diplômées d'Arts et Métiers aux plus hautes responsabilités industrielles.
Les traditions et l'identité qui forgent les grandes figures gadzarts
Le surnom, la promotion et la buque comme marqueurs d'identité
Dès la première année à l'école, chaque élève reçoit un surnom appelé buque, fréquemment un jeu de mots sur son patronyme transcrit en argad'z. Ce surnom, gardé toute la vie, devient une signature. Un gadzarts se présente toujours en précisant son surnom, son patronyme, son numéro de famille gadzarts et sa promotion.
Le système de désignation des promotions fonctionne par nom de centre et année d'intégration dont on retire le chiffre des centaines. Les élèves entrés à Cluny en 1997 forment ainsi la promotion Clun's 197, ceux d'Angers en 2022 la promotion An222. Ce code partagé crée un sentiment d'appartenance immédiat, même entre gadzarts qui ne se sont jamais rencontrés.
La clé d'Ex et les valeurs d'entraide comme héritage commun
À la fin de sa scolarité dans un campus, chaque promotion réalise sa "clé d'Ex", œuvre collective originale conservée tant qu'un de ses membres reste en vie, puis déposée au musée national gadzarts de Liancourt. Ce rituel n'est pas anecdotique : il symbolise la durée d'un lien.
Les traditions gadzarts revendiquent des valeurs d'entraide et de fraternité fondées sur la mémoire orale, des anecdotes et des chants liés à l'histoire de l'école. Pour moi, c'est précisément ce socle identitaire qui explique en partie les carrières remarquables de tant de diplômés : un réseau soudé, des valeurs communes, une culture du faire, voilà ce que l'école transmet autant que la technique. Ces fondations constituent le terreau sur lequel les grandes figures gadzarts ont bâti leur rayonnement professionnel.
- La buque : surnom personnel conservé toute la vie
- La promotion : identifiée par centre et année d'intégration
- La clé d'Ex : œuvre collective déposée à Liancourt après la vie de la promotion
- Les valeurs : entraide, fraternité, mémoire orale
Les premières figures historiques de l'école et leur héritage
Les tout premiers gadzarts entre XVIIIe et XIXe siècle
Louis Honoré Lardinois, Liancourt 1793, est reconnu comme le tout premier gadzart de l'histoire. Il exerça comme garde général des forêts de Vic-le-Comte, appliquant ses connaissances techniques au service de l'État. La première école avait été fondée en 1780 par le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt à la ferme de la Montagne à Liancourt, avec une vision sociale et industrielle forte pour son époque.
Entre 1780 et 1806, les établissements de Liancourt, puis Compiègne et Beaupréau formèrent les premières générations. Napoléon Bonaparte transforma le collège du Prytanée français de Compiègne en collège des arts et métiers le 7 février 1803, puis créa une deuxième école à Beaupréau en 1804. Parmi ces pionniers, Antiq, Compiègne-Châlons 1804, inventa la première machine à vapeur à broyer le chocolat, anecdote savoureuse qui dit beaucoup sur l'inventivité précoce de ces ingénieurs formés avant même que le mot "ingénieur" soit institutionnalisé. Pour mémoire, le concours et admission à Saint-Cyr connut à la même époque une structuration comparable, témoignant d'un effort général de la France napoléonienne pour former des élites techniques et militaires.
Nicole Laroche et l'ouverture progressive de l'école
1964 marque un tournant décisif : Nicole Laroche devient la première femme gadzarts, ouvrant une brèche dans une institution alors exclusivement masculine. Cette intégration entraîna la création d'une version féminine de l'uniforme, dont la couleur bleu marine reste très proche de celle des officiers de la Marine nationale.
Depuis cette date, l'école a continué à former des personnalités marquantes issues de parcours de plus en plus diversifiés. Carla Gohin, Bordeaux 1996, en est l'exemple contemporain le plus visible dans l'industrie automobile. La définition même de la figure gadzarts s'est élargie, sans jamais perdre ce fil conducteur : une formation exigeante, une culture d'innovation et un réseau d'ingénieurs qui, de génération en génération, continuent de façonner l'industrie française et internationale.
- 1780 : création de la première école à Liancourt par le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt
- 7 février 1803 : transformation du Prytanée de Compiègne par Napoléon Bonaparte
- 1843 : ouverture des écoles de Châlons, Angers et Aix-en-Provence
- 1861 : création de l'école de Cluny par Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique
- 22 octobre 1907 : promulgation de la loi créant le diplôme d'ingénieur Arts et Métiers
- 1964 : intégration de Nicole Laroche, première femme gadzarts
L'auteur
Hello Pierre, j’ai toujours eu un faible pour les idées qui éclairent, celles qui donnent ce petit déclic dans la tête — un peu comme un tableau qui prend soudain tout son sens quand on prend le temps de le regarder.
Sur mon site, je mélange curiosité et pédagogie : j’explique, je simplifie, je creuse. Que ce soit pour comprendre un concept, apprendre autrement ou juste nourrir l’envie de savoir, je construis chaque page comme une passerelle entre la complexité et la clarté.
Pas de grands discours, juste une conviction : apprendre doit rester une aventure vivante.